Ecrivains voyageurs à Paris

Le mercredi 19 novembre 2003.

Aventuriers, ethnologues, explorateurs, diplomates, marins, nombreux sont ceux qui, parmi ces voyageurs-écrivains ou ces écrivains-voyageurs, font escale à Paris à toutes époques.

Est-ce un hasard si cet itinéraire « écrivains-voyageurs » dans la capitale longe souvent les rives de la Seine ?

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3 quai Malaquais.

1) Faisons l’honneur à Alphonse-René de Chateaubriand d’être le point de départ de notre promenade au 5 rue de Beaune, où il habite en 1804. De son voyage aux Amériques en 1791-92, il a publié en 1801 Atala et René en 1802 (intégré dans Le Génie du Christianisme) ; Les Natchez et Le Voyage en Amérique viendront en 1826 et 1827. Ces récits ouvrent dans la littérature une brèche romantique et exotique qui ne se refermera jamais.
Après un exil en Angleterre et une expérience diplomatique à Rome, le voilà parisien en 1804. Dès cette époque, il pense à écrire une grande épopée sur les premiers temps du christianisme (ce sera Les Martyrs, publiés en 1809). En 1806-1807, il parcourt les lieux où doit s’en dérouler l’action : la Grèce, la Terre sainte, l’Egypte et la Tunisie… Il en ramènera l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811).

2) Un de ses voisins a été, 3 rue de Beaune, Dumont-Durville, qui découvre la Terre Adélie en 1840.

3) Entre deux périples à travers les océans, Paul Bowles séjourne à l’automne 1931 dans un studio 17 quai Voltaire. Il avait déjà voyagé à travers la France deux ans auparavant, après avoir fuit sa famille restée à New-York, pour vivre de musique et d’écriture. En août 1931, il a découvert Tanger sur le conseil de Gertrude Stein. Il s’y installe définitivement à la fin des années 1940.

4) Après son fameux voyage en Amérique latine (1799-1804), le naturaliste-explorateur Alexandre von Humboldt vit entre 1804 et 1827 3 quai Malaquais. Il rédige la plus grande partie de ses récits et études en français (en particulier son Voyage aux régions équinoxiales du nouveau Continent, dont la publication s’échelonne pendant 20 ans). En 1828, il largue à nouveau les amarres, direction la Russie, avant de se fixer à Berlin.

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3 rue de Beaune.

5) En juin 1870, environ un mois avant la déclaration de guerre à la Prusse, Jules Verne stationne son bateau le Saint-Michel pendant dix jours au pied du Pont des Arts, provoquant des attroupements de badauds. Il regagne ensuite le port du Crotoy, en peinant un peu car la Seine est très basse à cause de la sècheresse.

6) Henry de Monfreid vit à l’hôtel d’Angleterre, 44 rue Jacob, vers 1898. Il a dix-neuf ans. Un peu plus tôt, il était encore interne au lycée Saint-Louis, boulevard Saint-Michel. Mais, ayant converti ses condisciples aux balades nocturnes sur les toits de Paris, il a été prié d’aller passer ses nuits ailleurs. Sa famille lui paie une chambre à l’hôtel d’Angleterre, où il ramène ses conquêtes de passage, dont une qui deviendra sa compagne pour plusieurs années. Comme l’écrit (dans Le Feu de Saint-Elme) celui qui s’exile en Ethiopie en 1911 : « Hélas ! L’aventure est en nous, et elle apparaît dans le plus banal incident ».

7) 18 rue Jacob se trouvait la maison de l’éditeur Jules Hetzel, où il rencontre Jules Verne en 1862.

8) La Société de Géographie la plus ancienne du monde, créée en 1821 par de Humboldt, Chateaubriand, Dumont d’Urville, Champollion, etc., est française ! Elle est basée 184 boulevard Saint-Germain à partir de 1878. Pour y pénétrer, on doit encore passer entre les deux gigantesques cariatides représentant la terre et la mer. La Société couronne les recherches et explorations de Caillié, Savorgnan de Brazza, Stanley et Livingstone, Charcot, Amundsen, Peary, Malaurie… En 1879, c’est ici qu’est décidée la construction du canal de Panama. Ses adresses précédentes étaient le 12 rue Taranne en 1821 (rue disparue avec la percée du boulevard Saint-Germain, qui subsiste encore un peu en doublon du boulevard Saint-Germain entre la rue des Saints-Pères et la rue de Rennes), le 36 passage Dauphine en 1827, le 23 rue de l’Université en 1833 et le 3 rue Christine en 1853.

9) Au 166 boulevard St-Germain, la Rhumerie existe toujours. Elle était un repère favori d’Antonin Artaud, le voyageur sans feu ni lieu.

10) Du début des années 1960 à sa mort en 1973, Roland Dorgelès habite au 6e étage du 2 rue Mabillon. Il ne voyage alors plus beaucoup, mais l’a fait auparavant : en Indochine en 1923 et 1932, en Syrie 1927, au Maroc en 1937. Ces dernières années sont pour lui plutôt celles de la tristesse de voir les colonies (dont il défendra toute sa vie la « mission civilisatrice »)… se décoloniser.

11) C’est au cœur de Paris que Jean-François Champollion déchiffre en 1822 les hiéroglyphes (28 rue Mazarine), et non à l’ombre des pyramides.

12) Fin 1848, Jules Verne s’installe au 3e étage du 24 rue de l’Ancienne Comédie (disparu aujourd’hui) pour poursuivre ses études de droit et surtout fréquenter les milieux littéraires (il obtient tout de même son titre d’avocat en 1850). En 1857, on le retrouvera au 5e étage du 18 boulevard Poissonnière. Il s’essaie encore, sans réel succès, à écrire du théâtre. Son premier Voyage extraordinaire sera, en 1863, Cinq semaines en ballon.

13) Blaise Cendrars le bourlingueur habite une chambre du 4 rue de Savoie à partir de 1912 (il a alors 25 ans). Il n’a pas encore découvert le Brésil, sa terre d’utopie, mais a déjà vu du pays : la Suisse, sa patrie, l’Italie, l’Egypte, l’Allemagne, la Russie, la Chine, la Pologne, l’Amérique…

14) André Malraux passe l’hiver 1937 à l’hôtel Madison, 143 boulevard Saint-Germain. Entre deux missions en Espagne, il vient d’écrire L’Espoir. Treize ans plus tôt, il a découvert le Cambodge. En 1925, il est retourné en Indochine fonder un journal.
En 1932, 44 rue du Bac (plaque), il a composé une partie de La Condition humaine (prix Goncourt 1933) qui, avec Les Conquérants, dresse un tableau de la révolution chinoise.

15) A l’angle de la rue Racine (n°2) et de la rue de l’Ecole de médecine se tenait l’Hôtel des Etrangers qui accueille Arthur Rimbaud en octobre-novembre 1871. Il a quitté le giron familial et la tyrannie de sa mère depuis quelques mois, et vient de rencontrer Paul Verlaine. Il ne demeure jamais longtemps au même endroit et déménage soit au moment de payer le loyer, soit lorsque le désir d’ailleurs bout trop fort chez ce « poète aux semelles de vent ». En 1880, ayant abandonné la poésie, il embarquera pour Aden, pour ne plus guère revenir en métropole.

16) Sur son île au 8 quai d’Orléans (au rez-de-chaussée), le poète Jean de la Ville de Mirmont (frère du précédent en esprit) vit entre 1911 et 1914 avant de mourir sur le front à 28 ans. Bordelais comme son ami François Mauriac, il aurait bien voulu prendre le large, mais sa mauvaise vue le détourne d’une carrière maritime. Elle ne l’empêche pas de s’engager en 1914.
Sa maison du quai d’Orléans est à ses yeux semblable à celle d’un armateur.

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14 quai d’Orléans.

17)14 quai d’Orléans : c’est le havre de paix de Théodore Monod à la fin de sa vie. Il a vécu les premières années du siècle (qui sont aussi les siennes - il est né en 1902) non loin, 75 rue du Cardinal Lemoine, en profitant pour visiter régulièrement le Jardin des plantes et le Muséum d’histoire naturelle. Parti en Afrique dès les années 1920 pour étudier la faune marine, c’est en accompagnant une caravane de chameliers entre la Mauritanie et le Sénégal qu’il se découvre une vocation de chercheur de déserts (« fou de déserts » disent ses amis du Sahara).

18) Paul Claudel, diplomate-écrivain, vit 43 quai de Bourbon en 1892-93, jusqu’à son départ à New-York. Non loin, il fera halte 37 quai d’Anjou chez sa sœur Louise, lors de différents séjours en 1900, 1905, 1909…

19) Justement, au 29 quai d’Anjou a vécu Michel Tournier au début des années 50, avec une bande de joyeux drilles : Yvan Audouard, Georges Arnaud (l’auteur du Salaire de la peur), Pierre Boulez, Georges de Caunes, Armand Gatti. Dire que l’ermite du presbytère de Choisel dans les Yvelines est un grand voyageur serait exagéré. Mais il a tout de même écrit en 1967 Vendredi ou les limbes du Pacifique, histoire merveilleusement revisitée de Robinson Crusoé. Et il voyage : l’Europe, le Japon, l’Inde…

20) Joseph Kessel habite 28 rue de Rivoli en 1914. Après une enfance russo-niçoise, le voilà dans la maison paternelle, dans la ville qui le faisait rêver mais qu’il découvre dans de tristes conditions. Car, derrière la belle façade du 28, c’est un humble appartement qui abrite le docteur Samuel Kessel et sa famille. Bientôt, grâce au théâtre, au journalisme… et à la guerre, dans laquelle il s’engage fin 1916, à dix-huit ans, Joseph voit le monde s’ouvrir à lui.
A 21 ans, toujours militaire, il fait le tour du monde.

21) 11 place des Vosges se situe une demeure d’Alexis de Tocqueville, parent de Chateaubriand par l’esprit et par le sang (une de ses tantes a épousé un frère de Chateaubriand). Tocqueville est surtout l’auteur de De la démocratie en Amérique, qu’il rapporte du Nouveau monde après un séjour de neuf mois en 1831-32. Il en rapporte également Quinze jours dans le désert, publié en 1860, après sa mort, dans la Revue des deux mondes.

22) Georges Simenon s’installe 21 place des Vosges en 1923, au rez-de-chaussée et bientôt au second étage. Il y séjournera brièvement à nouveau en 1945. S’il est plus connu comme père de Jules Maigret, Simenon est aussi un grand voyageur.
En 1923-24, il commence à collaborer à différents journaux. Sa prose a entre autres séduit Colette, qui travaille au Matin. Des grands reportages le mèneront plus tard en Afrique pour le magazine Voilà, l’"hebdomadaire du reportage", puis en équipée dans l’Europe de 1933, ce qui lui donne l’occasion de croiser plusieurs fois Hitler à Berlin… et Trotski à Principo, dans la Mer de Marmara, puis un tour du monde en 1935 qui lui permet de visiter aux Iles Samoa la tombe d’un auteur qu’il révère : Robert-Louis Stevenson.
Entre-temps, Maigret est sorti de sa plume en 1929. Il sera lui aussi un (commissaire) voyageur, ses enquêtes le menant partout en France et même au-delà.


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