Diderot le Parisien

Article de Pierre Donard dans Le Journal de la Haute-Marne (2/10/2005)
Le mardi 1er novembre 2005.
En 1729, Denis Diderot n’a pas 16 ans quand il débarque dans la capitale. Sans doute ignore-t-il que jamais ou presque il ne reviendra à Langres. Du “Procope” au collège d’Harcourt en passant par ses domiciles successifs, Jean-Christophe Sarrot nous guide dans ses pas.

Dans les salons : un « feu d’artifice »

Avec son inépuisable verve et sa vivacité d’esprit, Diderot a mis plus d’une fois de l’animation dans les salons littéraires et philosophiques de la capitale.
L’historienne Jacqueline Hellegouarc’h [1] y évoque son implication, mais aussi le cadre qui régissait ces rendez-vous à mi-chemin entre divertissement et débat.

Le Journal de la Haute-Marne : Que fait-on dans les salons littéraires et philosophiques au XVIIIe siècle ?

Jacqueline Hellegouarc’h : Il ne s’agit surtout pas de conférences. On y rassemble des gens qui ont de l’esprit, qui savent parler et qui savent stimuler les autres. Ce sont des réunions organisées à jours fixes avec en principe, un déjeuner vers 13 h au cours duquel on discute beaucoup et dont on prolonge ensuite la conversation. Le divertissement y est aussi très présent. On y donne des concerts et de petites pièces de théâtre de société.

JHM : Etre un intellectuel reconnu suffisait-il pour y être apprécié ?

J. H. : Pour être prisé dans les salons, il fallait avoir un esprit très vif et participer au “feu roulant” de la conversation. Cela devait produire comme une électricité créative et stimulante, destinée à stimuler les participants et leur permettre de trouver des idées qu’ils n’auraient jamais trouvées seuls. L’exercice ne convenait pas à tout le monde. Par exemple à Marivaux, qui était jugé comme un peu ennuyeux et guindé dans les salons.

JHM : Comment expliquez-vous que la plupart des salons ont été tenus par des femmes ?

J. H. : Marmontel raconte dans ses “Mémoires” qu’il y avait davantage de délicatesse et plus de sentiments dans les salons tenus par des hôtesses.

JHM : Comment Diderot se comportait-il dans les salons parisiens ?

J. H. : Beaucoup de ses contemporains rapportent que tant qu’on n’avait pas vu Denis Diderot en train de converser dans un salon et d’y parler avec une animation extraordinaire, on ne pouvait prétendre le connaître.
« Qui n’a connu Diderot que dans ses écrits ne l’a point connu », écrivait l’abbé Morelet. Dans ses “Mémoires”, Marmontel dit de lui que « toute son âme était dans ses yeux et sur ses lèvres » et que « jamais physionomie n’a peint aussi bien la bonté du cœur ». Dufort de Cheverny s’est dit pour sa part frappé par le « feu d’artifice » et la verve « inépuisable » de Diderot durant les salons.

JHM : Quels salons fréquentait-il en particulier  ?

J. H. : Avant tout ceux tenus par le baron d’Holbach et Helvetius. Il s’agissait des salons les plus hardis de la capitale, ceux où l’on remettait le plus en cause la religion. Des salons de philosophes et d’idéologues. D’Holbach et Helvetius donnaient aussi des parties de campagne, où l’on discutait aussi de philosophie et où Diderot se rendait beaucoup.

JHM : Avec ses idées matérialistes, Diderot était-il bien reçu partout ?

J. H. : Mme Geoffrin (qui tint un célèbre salon de 1750 à 1755, Ndlr) l’aimait bien mais évitait de le recevoir, car cela risquait en effet de compromettre sa réputation au point de vue religieux. Cela n’a toutefois pas empêché Mme Necker (femme du ministre de Louis XVI, Ndlr) de beaucoup insister pour que Diderot vienne à son salon, alors même qu’elle était de religion protestante.

JHM : Les idées révolutionnaires sont-elles nées dans les salons du temps des Lumières ?

J. H. : Exceptés ceux du baron d’Holbach et d’Helvétius, où l’on sapait les idées religieuses, il ne faut pas croire que la Révolution s’est préparée dans les salons parisiens. En revanche, beaucoup de témoignages laissés par des étrangers y ayant pris part font valoir que ces salons ont perdu en insouciance et en gaieté dans les 30 années qui ont précédé la Révolution. On n’y raconte plus d’aventures galantes. On y discute politique et religion.

Un itinéraire possible

Pour flâner dans Paris dans les pas de Diderot, l’idéal est de se commencer par se rendre au 149 du boulevard Saint-Germain (station de métro Saint-Germain des-Prés), qui occupe l’emplacement de la maison que Denis et sa famille ont occupée durant 30 ans rue Tarane. La statue érigée en 1885 à la gloire de l’encyclopédiste n’est qu’à une centaine de mètres de là sur le côté de l’église Saint-Germain, place Jacques-Copeau.
Encore quelques minutes le long du boulevard Saint-Germain et vous voici arrivés au café Procope, situé au 13 rue de l’Ancienne- Comédie. Il est possible d’y boire un verre, voire de s’attabler au Salon Diderot, tout en admirant notamment le bureau laissé par Voltaire. Encore 700 m et apparaît l’emplacement de l’ancien collège d’Harcourt, au 44 de l’actuel boulevard Saint-Michel. Le 3 rue de l’Estrapade est distant d’une dizaine de minutes à pied, direction le Panthéon.

Une fois parcouru cet “itinéraire Diderot” sur la rive gauche, l’idéal est de reprendre le métro à la station Monge… pour le poursuivre sur la rive droite. Arrivé à la station Palais-Royal, vous pouvez directement vous rendre vers ce dernier pour comme l’auteur du “Neveu de Rameau”, y flâner et contempler l’animation du lieu. L’allée d’Argenson a été remplacée en 1781 par la galerie de Valois. Ceux disposant d’un peu plus de temps peuvent aussi faire un crochet par le Louvre et y retrouver le Salon carré que Louis Le Vau aménagea après 1661 à l’extrémité de la galerie d’Apollon, rouverte depuis peu au public. C’est là en effet que Diderot vint admirer dès 1753 les tableaux que les membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture y accrochaient tous les deux ans et qui lui inspireront neuf Salons et autant de débats sur l’art.

Le 39 de la rue de Richelieu, où mourut Diderot, est tout prêt du Palais-Royal, tout comme le 8 rue des Moulins, où subsiste en partie la façade de l’hôtel particulier du baron d’Holbach. De là, il suffit de traverser l’avenue de l’Opéra pour rejoindre l’église Saint-Roch et le 296 de la rue Saint-Honoré.

1729-1741 : les années bohème

Denis Diderot n’a pas encore 16 ans lorsqu’il quitte Langres et son domicile familial pour Paris. Tonsuré depuis trois ans, il se destine à la cléricature et s’assoit sur les bancs du collège d’Harcourt. En plein Quartier latin, il y étudie la philosophie et les sciences durant trois ans, puis obtient son titre de bachelier en théologie à la Sorbonne. Nous sommes en 1736. Denis se détourne pourtant de la carrière ecclésiastique à laquelle il semblait promis et se tourne vers le droit. Le procureur Clément de Ris, Langrois d’origine lui aussi, le prend comme clerc. Las, cette robelà ne sied pas davantage à l’aîné des Diderot.

« J’aime l’étude ; je suis fort heureux, fort content : je ne demande pas autre chose », lui fera dire sa fille dans ses mémoires. Le père de Denis, lui, n’est guère de cet avis et coupe les vivres en 1737. Tour à tour précepteur, journaliste, rédacteur de sermons pour des prêtres, écrivain public et traducteur d’anglais, son fils saute déjà d’un savoir à l’autre. Où Denis a-t-il trouvé chambres et galetas durant tout ce temps ? Difficile de le savoir, l’intéressé n’ayant rien écrit ou presque sur ses treize premières années parisiennes. De surcroît, « la numérotation des rues n’a débuté dans la capitale qu’en 1805 », note Jean- Christophe Sarrot, qui préside l’association Terres d’écrivains, et a signé deux ouvrages de balades littéraires dans Paris. Toujours est-il que Diderot multiplie toutefois les adresses dans le quartier de l’église Saint- Germain - devant le couvent des Cordeliers, rue de l’Observance (devenue rue Antoine- Dubois), au coin des rues Saint-Jacques et de la Parcheminerie -. Durant quelques mois de 1741, le voilà qui loge rue du Vieux- Colombier, avant d’occuper une misérable chambre de la rue des Deux-Ponts, cette fois dans l’île Saint-Louis.

1742-1749 : premières œuvres

Il faut attendre 1742 pour voir Denis Diderot définitivement renoncer à la théologie. Cette année-là, il publie son premier poème et traduit en français l’“Histoire de Grèce”, de l’Anglais Temple Stanyan. L’année d’avant, il s’est épris d’Anne-Antoinette Champion, qui vit avec sa mère rue Boutebrie, en plein Quartier latin.
Après avoir échoué dans sa tentative pour obtenir l’accord de son père en vue du mariage, Denis Diderot épouse clandestinement cette lingère fin 1743, à l’église Saint-Pierreaux- Bœufs (située dans l’Île de la Cité et détruite au XIXe siècle). Le couple emménage rue Saint-Victor, à deux pas de la place Maubert.

Denis continue de survivre à coup de traductions d’ouvrages anglais. Qu’il soit sans le sou ou presque ne l’empêche pas de fréquenter les cafés de la capitale. Celui de la Régence par exemple, à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal et dont il décrira les parties d’échecs dans Le neveu de Rameau. Egalement le Procope, haut lieu des Lumières mais où contrairement à Voltaire, « il semble que Diderot et Rousseau n’y sont pas tant venus que cela », nuance Jean-Christophe Sarrot. Il arrivera néanmoins aux encyclopédistes de s’y retrouver, ainsi qu’au café Landelle, rue de Buci.

Le couple Diderot demeure bientôt rue de l’Estrapade, à faible distance de l’actuelle place du Panthéon. C’est là, au second étage du n° 3, « que le pouvoir royal a fait arrêter Denis en 1749 et saisir ses manuscrits après qu’il ait publié la “Lettre sur les aveugles” », s’arrête Jean-Christophe Sarrot. Le fait s’y trouve toujours rappelé par une plaque commémorative. Le sulfureux auteur des “Bijoux indiscrets” retrouvera la liberté après 103 jours de détention au donjon puis au château de Vincennes.

1750-1784 : entre rive gauche et rive droite

Bien décidé à ne pas retourner en prison, Diderot veille dès 1750 à ne diffuser ses écrits les plus subversifs qu’au sein de milieux très étroits. Cette année là le voit lancer un appel à souscription au profit de l’Encyclopédie, pour laquelle d’Alembert et luimême ont trouvé quatre libraires trois ans plus tôt. Le premier tome paraît en 1751 ; la gigantesque entreprise ne prendra fin que quatorze ans plus tard. À partir de 1754, Denis, son épouse et leur fille Marie-Angélique - le seul enfant du couple qui survivra - emménagent aux 4e et 5e étages de la rue Tarane, toujours rive gauche. Rien ne reste de leur logis. « La rue a été détruite au milieu du XIXe siècle suite au percement du boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes », explique Jean-Christophe Sarrot. La maison en question paraît avoir occupé l’actuel emplacement du 149 boulevard Saint-Germain. Diderot y demeurera jusqu’à peu de temps avant sa mort.

Cette même année 1755 marque le début de la liaison qu’a Denis avec Louise-Henriette Volland. Celle qu’il appelle Sophie a sa chambre rue des Vieux Augustins - l’actuelle rue Hérold -, non loin du Palais-Royal. Ce même Palais-Royal où Diderot, six ans plus tard, situe sa rencontre dans un café avec le Neveu de Rameau. Là encore où un banc de l’allée d’Argenson accueillera les deux amants.

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson  », écrit-il dans Le neveu de Rameau.

De la dernière demeure à l’hommage posthume

Son ultime demeure, Diderot la trouvera précisément à un jet de pierre de ce Palais- Royal où il aimait tant se promener. Non loin des hôtels particuliers où Helvétius et le baron d’Holbach l’avaient si souvent reçu dans leurs salons philosophique. Depuis 1759, ce dernier l’a également accueilli également en son château du Grandval, non loin de Charenton et d’où il a écrit nombre de ses lettres à Sophie Volland. Voilà quatre mois que celle-ci est morte lorsqu’en juillet 1784, Denis quitte ses étages de la rue Tarane pour emménager au 39 rue de Richelieu. Catherine II de Russie loue pour son compte un bel appartement au rez-de-chaussée de l’hôtel de Bezons. Son protégé, qui lui a rendu visite onze ans plus tôt à Saint-Petersbourg, n’y habitera que douze jours. Samedi 31 juillet, Diderot bavarde tout le matin avec son médecin et son gendre. Au déjeuner, « il prit un abricot ; ma mère voulut l’empêcher de manger ce fruit », écrira sa fille Angélique dans ses mémoires. « Il le mangea, appuya son coude sur la table pour manger quelques cerises en compote, toussa légèrement. Ma mère lui fit une question ; comme il gardait le silence, elle leva la tête, le regarda, il n’était plus. »

Autopsié conformément à ses dernières volontés, le philosophe fut enterré en l’église Saint-Roch, située rue Saint-Honoré. Reposant non loin de Corneille et de Le Nôtre, « il était mort face au 40 de la rue de Richelieu, là où Molière était décédé », remarque Jean-Christophe Sarrot. Une plaque commémorative rappelle la dernière demeure de Diderot, dont subsiste la façade. En revanche, toute trace de sa sépulture a disparu à la Révolution, interdisant ainsi une possible entrée au Panthéon. Un hommage lui sera néanmoins rendu en 1884, pour le centenaire de sa mort. Tandis que Bartholdi le statufiera debout à Langres et comme prêt à marcher vers son destin, Gautherin le représentera en penseur, dans ce quartier Saint-Germain qu’il n’avait quasiment jamais quitté.


Bibliographie

Jean-Christophe Sarrot, “Balades littéraires dans Paris du XVIIe au XIXe siècle”, Nouveau Monde éditions, 2004. Michel Delon (dir.), “Diderot, contes et romans”, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 2004. “Album Diderot”, iconographie choisie et commentée par Michel Delon, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 2004. Pierre Lepape, “Diderot”, Flammarion, 1992.

L’association “Terres d’écrivains” s’attache depuis sept ans a « faire découvrir la littérature par les lieux où les auteurs les plus célèbres ont vécu et qui les ont inspirés », résume son président, Jean-Christophe Sarrot. Une promotion originale, fondée sur le fait que le grand public ignore presque tout de la richesse des lieux marqués, en France, par la littérature et l’écriture. Le site Internet de “Terres d’écrivains” propose en particulier une riche sélection de balades littéraires, principalement à travers la capitale.
www.terresdecrivains.com

[1] Jacqueline Hellegouarc’h est professeur émérite d’histoire à l’université de la Sorbonne-Paris IV. Spécialiste des questions de société au XVIIIe siècle et de Voltaire, elle est notamment l’auteur de “L’Esprit de société : Cercles et salons parisiens au XVIIIe siècle”, publié en 2000 aux éditions Garnier.


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