Vampires, monstres et morts-vivants dans la capitale (1)

Des grands boulevards au cimetière Montmartre
Le dimanche 16 novembre 2003.

Voici une proposition de balade à travers quelques lieux où flotte encore comme une odeur de sang frais, où on aperçoit parfois, au petit matin, un cadavre sans tête, où, la nuit, les vampires cherchent les hommes, bref, à travers des lieux dont les maîtres ne sont pas tout à fait humains…

1) Le théâtre de Renaud était situé (dans Entretien avec un vampire, d’Anne Rice) quelque part boulevard du Temple avant les travaux haussmanniens, lorsque le boulevard se prolongeait sur la place de la République qui n’occupait pas encore son emplacement actuel. La Révolution de 1789 avait levé la censure, et le boulevard s’appelait le « boulevard du crime » (principalement entre son n°42 et la place de la République), tellement on s’y massacrait pour de faux devant des spectateurs terrorisés mais qui en redemandaient.
Ce théâtre deviendra, avec Lestat, le Théâtre des Vampires, décor d’une scène macabre dans le roman.

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L’ex-immeuble du Petit parisien, rue d’Enghien.

Pour les vampires, le rôle de comédien représente au moins deux avantages : celui de permettre de vivre presque constamment grimé, ce qui fait oublier la pâleur du visage, et celui de permettre de vivre surtout la nuit, ce qui est bien pratique pour un vampire.

2) Sanson, dernier de sept générations de bourreaux, habite vers 1840 31 bis rue des Marais, qui, à hauteur du 52 rue de Lancry, reliait les rues du Faubourg-du-Temple et du Faubourg-Saint-Martin, dans une maison peinte en rouge qui ne disparaît qu’en 1860. Dans la nouvelle Passereau de Pétrus Borel, c’est là que le jeune héros demande au bourreau qu’il daigne le guillotiner. Pourquoi pas, mais il n’obtiendra pas gain de cause.

3) A son arrivée à Paris en 1823, Dumas, quant à lui, assiste à la naissance du premier vampire mâle de la littérature en voyant la pièce Le Vampire au théâtre de la Porte-Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin (cf Mes Mémoires, chap. LXXIII à LXXVII). Ce vampire est né en 1819 sous la plume de Lord Byron et John Polidori, amis de Mary et Percy Shelley, et Nodier, Carmouche et Taylor l’ont adapté pour la scène. Le théâtre actuel a été reconstruit après la destruction en 1871 de la première salle.
En 1851, Dumas reprendra le sujet du Vampire pour sa pièce… Le Vampire.

4) Au 180 rue Saint-Denis ou un peu plus haut dans la rue, opère une prostituée monstrueuse et tueuse, dans Un petit monstre à louer…, de Claude Seignolle.

5) Près de l’angle que fait le boulevard de Bonne Nouvelle avec la rue d’Hauteville, tard le soir d’un triste dimanche d’octobre, un vieux comédien se mire sur le trottoir dans la glace d’un café. Voulant redevenir plus humain, il va devenir monstre. C’est dans Le Désir d’être un homme, l’un des Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam.

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Le théâtre de la Porte Saint-Martin.

6) Jacques Bellegarde travaille 18 rue d’Enghien dans les locaux du Petit parisien, pour lequel il enquête sur les méfaits de Belphégor, le « fantôme du Louvre ». C’est presque le fantôme de l’opéra, puisque son créateur Arthur Bernède se met à écrire des pièces de théâtre et des romans-feuilletons… pour Le Petit Parisien, après avoir perdu sa voix de chanteur lyrique (il aurait mieux valu qu’il continue de chanter, mais bon, il avait perdu sa voix).

7) A l’emplacement actuel du 66 rue du Faubourg-Poissonnière se trouvait une autre maison du bourreau Sanson (né tout près, 14 rue Bleue).

8) Notons en passant la présence d’Alexandre Dumas 30 rue Bleue de 1833 à 37 et 3 cité de Trévise en 1848.

9) Marchons un peu. Au 15 rue de Hanovre est situé l’hôtel d’Arsène, la mort-vivante de La Femme au collier de velours (toujours Dumas). Hélas ! La rue s’arrête au 13 aujourd’hui…

10) Nous retrouvons Lestat accompagné de ses amis Claudia et Louis. Sous le second vampire - pardon, Empire -, ils s’installent à l’hôtel Saint-Gabriel, situé quelque part boulevard des Capucines (Entretien avec un vampire). Toujours les grands boulevards, le théâtre et la vie nocturne.
Le problème avec les vampires, c’est qu’ils sont très souvent immortels. Et au rythme d’une douzaine de victimes par nuit - consommation moyenne d’un Lestat à Paris en 1780 - (Lestat le vampire, également de Anne Rice), cela provoque autant de dégâts qu’une petite révolution.
Heureusement que certains meurent tout de même. Dans Entretien, Armand, doyen des vampires parisiens, explique à Louis, qui arrive de La Nouvelle-Orléans : « Le monde étoufferait sous le poids des vampires s’ils y survivaient.

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3 Cité de Trévise.

[…] Pour commencer, ils ont de l’immortalité les notions les plus sinistres. Car, en devenant immortels, ils voudraient que tout ce qui a été l’accompagnement de leur vie devienne immuable et incorruptible comme ils le sont eux-mêmes. Que les véhicules gardent la même forme rassurante, que les vêtements conservent la coupe qui leur allait du temps de leur jeunesse […]. Bientôt, si l’on possède une âme peu flexible, et souvent, même si l’on est doué de souplesse d’esprit, l’immortalité devient une peine de prison que l’on purge dans une maison de fous […]. Un soir, [le vampire] se rend compte tout simplement qu’à aucun prix il ne veut vivre davantage. […] Et que rien ne subsiste qui puisse le libérer du désespoir, sinon l’acte de tuer. Alors, le vampire s’en va mourir. Personne ne retrouvera ses restes. »

11) Depuis Gaston Leroux, le Fantôme de l’Opéra hante les sous-sols et les couloirs de l’Opéra. Nicholas Meyer, dans Sherlock Holmes et le fantôme de l’Opéra, lui fait rencontrer le grand détective.

12) Denis, le loup de la nouvelle Le Loup-garou de Boris Vian, descend à l’hôtel Scribe, 1 rue Scribe, une fois devenu homme (horreur !).

13) Bertrand Caillet, un animal de la même espèce mais bien plus menaçant (Le Loup-garou de Paris, Guy Endore) tue une prostituée rue de Budapest. Il n’en est pas à sa première victime dans la capitale.

14) Encore plus au nord, il se livre à des violations de sépultures fraîches au cimetière Montmartre, qui est également l’endroit où Louis (Entretien avec un vampire) se retire après la mort de Claudia. Il y tue une victime, se repaît de son sang, trouve un cercueil dont il éjecte le corps afin d’y passer la journée, et prend des forces avant de se venger en incendiant le Théâtre des vampires.
Quelle famille !

Suite ici : Vampires, monstres et morts-vivants dans la capitale (2).



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