Raymond QUENEAU

au Havre, à Paris, au Lavandou, à Neuilly
Le jeudi 7 octobre 2004.

Lorsque, au restaurant, il lisait "quenelles" dans le menu, il s’esclaffait, allez savoir pourquoi… Sa curiosité, son savoir et son humour sont immenses. Au niveau logement, après dix-sept années au Havre et quelques déménagements parisiens, ses deux foyers deviennent le 5 rue Sébastien-Bottin (son bureau aux éditions Gallimard) et son appartement de Neuilly-sur-Seine.

Queneau rejoint le surréalisme en 1924, attiré par son ami sorbonnard Pierre Naville. Sa plume couvre bientôt les pages de la revue La Révolution surréaliste.
Il épouse en 1928 Janine Kahn, belle-sœur de Breton. L’année suivante, il rompt avec le pape du surréalisme au moment où celui-ci quitte Simone (sœur de Janine). Queneau participe notamment, avec Prévert et d’autres, à la rédaction d’Un Cadavre dirigé contre Breton. Une rupture dont il met plusieurs années à se remettre.

En revanche, il est une autre rupture dont il va se nourrir toute la vie : celle qui veut mettre un terme à la création littéraire romantique ou même surréaliste, et redonner à des contraintes d’écriture classiques ou inédites une place que le génie ou le subconscient ont effacée. Car après le surréalisme, il se cherche d’autres cadres d’écriture qui le gardent de la facilité ou de l’esthétisme.
Pour Queneau le classique, la structure et l’ordre, en poésie comme dans le roman, n’ont pas pour effet de gommer l’individu, son cœur et son âme, mais au contraire d’en révéler les abîmes et les désordres. Montrer le désordre par l’ordre ! Il en apporte la preuve par son abondante œuvre en vers et en prose, qui donne naissance à des personnages drôles ou tragiques, toujours en quête des mystères du monde.

L’usage que fait Queneau des procédés d’écriture est sans fin.
Dans On est toujours trop bon avec les femmes, il reprend la topographie de l’Ulysse de Joyce, envers qui il se reconnaît une dette (comme envers les auteurs anglais et américains, qui lui ont appris qu’il existait une technique du roman, comme il l’explique dans Bâtons, chiffres et lettres).
Dans Exercices de style (1947), il raconte de 99 manières différentes et souvent hilarantes une banale aventure dans un bus.
Certains de ses tours traversent son œuvre entière, comme ce vers de Hugo « C’était l’heure tranquille où les lions vont boire » que l’on retrouve décliné de diverses façons dans presque tous ses romans : Le Chiendent (1933, son premier succès), Exercices de style, Zazie dans le métro (1959), Les Fleurs bleues (1965)…

C’est dire aussi que pour lui, à la base de l’écriture se trouve la lecture. Queneau est un encyclopédiste. Non seulement parce qu’il dirige à partir de 1956 l’Encyclopédie de La Pléiade aux éditions Gallimard - il y est entré en 1938 comme membre du comité de lecture, spécialiste en littérature anglo-américaine, mais parce qu’il s’attèle à une encyclopédie des sciences inexactes (700 pages, non publiée) et à une autre des fous littéraires…

Pour expérimenter ces processus de création avec d’autres, il fonde l’Oulipo (Ouvroir [1] de littérature potentielle) en 1960 avec François Le Lyonnais, dont l’inauguration est lancée le 25 novembre au restaurant Le Vrai gascon, 82 rue du Bac. En 1950, Queneau a intégré un groupe similaire, encore plus farfelu : le Collège de Pataphysique, créé deux ans auparavant et qui réunit ses membres (dont Boris Vian et Michel Leiris) à la Comédie-Wagram, 4 bis rue de l’Ètoile, au restaurant de l’Èpi d’or, 25 rue Jean-Jacques Rousseau, chez les Vian, 6 bis cité Véron…

Quelques lieux par lesquels il est passé…
Entre sa naissance en 1903 et 1920, Raymond est havrais. Son grand-père a tenu un magasin 127 rue de Normandie (devenue rue Maréchal Joffre) puis 47 rue Thiers (rue René Coty). Le père de Raymond habite 20 rue de la Comédie lorsqu’il se marie en 1901. Il est originaire de la ferme de La Touche à Saint-Epain en Touraine. Les parents de Raymond achètent en 1909 et 1911 une maison 51 rue d’Éprémesnil au Havre et une autre 55 rue de Mulhouse.
Raymond naît en 1903 chez sa grand-mère 104 rue Thiébaut (rue du Général Sarrail).
Il fait ses études au lycée du Havre, aujourd’hui lycée François 1er. Il lit et relit Gide, Mac Orlan, Stendhal, Chesterton.
On le retrouve à La Sorbonne, où il étudie après son arrivée à Paris en 1920. À partir de 1924 et jusqu’en 1929, il est un habitué des lieux de regroupements surréalistes : le 42 rue Fontaine, chez André Breton, le bar du Cyrano place Blanche, le 54 rue du Château chez Duhamel, Prévert et Tanguy.
Une parenthèse s’ouvre entre 1925 et 1927, pendant laquelle il se retrouve soldat en Algérie et au Maroc pendant la guerre du Rif, sans toutefois participer à de réels combats.
Libéré, il s’installe 20 rue Notre-Dame-des-Victoires et profite parfois de l’hospitalité de la rue du Château.
En mars 1928 lui prend l’idée romantique de s’échapper avec Janine Kahn, alors compagne de Pierre Unik, au Grand Hôtel Terminus de la Gare au Lavandou. Les jeunes époux emménagent fin 1928 4 bis square Desnouettes à Paris, après un court séjour à l’hôtel Daniel, 18 rue Caulaincourt. Les années trente le voient collaborer à La Critique sociale de Boris Souvarine, plus trotskiste que communiste et qui accueille aussi les plumes d’autres ex-surréalistes : Georges Bataille, Leiris, Jacques Baron. Le cœur de Queneau penche pour les républicains espagnols et pour le Front populaire. Mais il n’est pas des multiples meetings antifascistes de l’époque, en partie parce qu’il se consacre alors à une quête mystique et religieuse, et en partie parce que son expérience surréaliste lui a appris à se méfier des communistes. Il préfère la responsabilité individuelle aux engagements collectifs.
De 1936 à sa mort en 1976, il habite à Neuilly, 9 rue Casimir Pinel. Son autre port d’attache est la rue Sébastien-Bottin, à partir de 1938 et plus encore de 1941, lorsqu’il est embauché à plein temps par Gallimard.
En 1939, il enseigne dans l’École nouvelle de Neuilly, 38 rue Borghèse, créée en 1931 par Marie Jolas, par ailleurs fondatrice de la revue transition avec son mari Eugène. Il y enseigne à nouveau à l’automne 1940, après sa démobilisation.
Pendant la guerre, il refuse d’écrire pour la NRF de Drieu la Rochelle. Entre collaborer, résister ou partir, Queneau ne fait aucun choix marqué. Il publie dans des revues résistantes et participe discrètement aux réunions du Comité National des Écrivains dans le bureau de Jean Paulhan, tout proche de celui de Drieu chez Gallimard. Les arrestations de juifs étrangers commencent en mai 1941, puis les juifs français. À partir du 7 février 1942, ceux-ci n’ont plus le droit de sortir entre 20 et 6 heures du matin. Le 29 mai, le port de l’étoile jaune devient obligatoire. Queneau décide alors d’envoyer Janine (d’origine juive) et leur fils en Province, à Saint-Léonard-de-Noblat près de Limoges. Ils vivent à l’hôtel du Midi et aussi au Repaire l’Abbaye, chez leurs amis Kahnweiler ou au Faubourg de la Liberté, chez les Lascaux. Janine le rejoint fin 1943 à Paris et ils vivent quelque temps 6 impasse Ronsin.

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Le café Cyrano.

[1] Ouvroir : lieu de travail en commun (Littré).


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