Elsa TRIOLET

à Paris et ailleurs
Le jeudi 29 juillet 2004.
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L’hôtel Istria, 29 rue Campagne-Première à Paris.
"Je n’ose même plus penser quand il est près de moi, de crainte qu’il ne devine ce que je pense. Bref, il m’empêche de penser. Et quelle que soit la façon, la force dont il m’aime, ce n’est pas assez, ce n’est pas comme je voudrais."
Journal
, 8 avril 1929.

La guerre fait d’Elsa Triolet un écrivain. Le Cheval blanc, son premier « vrai » roman, paraît en 1943. Deux recueils de nouvelles, Mille Regrets et Le premier accroc coûte deux cents francs, sont publiés en 1942 et 1945 (toujours chez Denoël), le second remportant le prix Goncourt. Elle dit que sans l’écriture, elle n’aurait pas résisté, dans tous les sens du terme. C’est à Carcassonne, Nice, Avignon, Lyon et dans la Drôme qu’elle n’a cessé de noircir du papier entre deux réunions de résistants.
Ces années dramatiques sont peut-être ses plus heureuses. Celles qui suivent comme celles qui précèdent sont marquées par les sentiments qui la hantent depuis l’enfance : la solitude et le dégoût de soi.

Elsa Kagan naît en 1896 au sein d’une famille bourgeoise russe. Elle commence à apprendre le français à six ans et à tenir un journal intime à douze. Sa mère est mélomane, son père, qui décède en 1915, avocat. Vers 1911, 1912 ou 1913, elle rencontre Vladimir Maïakovski lors de soirées poétiques. Le charisme de celui-ci ouvre à Elsa les portes de la poésie. Elle le présente en 1915 à sa sœur Lili, qui le lui "vole".
Pour oublier Maïakovski et pour échapper aux terribles conditions de vie de la Russie post-révolutionnaire, Elsa épouse à Paris, en 1919, André Triolet, un officier français rencontré deux ans plus tôt à Moscou. Après l’avoir quitté en 1921, elle vit à Londres puis, en 1922-23, à Berlin où elle retrouve Lili et Ossip Brik et ses amis Maïakovski, Vladimir Pozner, Ilya Ehrenbourg…

Entre 1924 et début 1929, elle occupe la minuscule chambre 12 de l’hôtel Istria, 29 rue Campagne-Première. Ses voisins s’appellent Picabia, Man Ray, Marcel Duchamp… Son roman Camouflage décrit la vie dans ce quartier.
Au moment où, déprimée, elle se demande si elle ne va pas retourner vivre en URSS - et alors que Vladimir Maïakovski séjourne comme elle à l’hôtel Istria (entre le 2 novembre et le 20 décembre), Elsa lui servant d’interprète - elle obtient le 6 novembre à La Coupole un rendez-vous avec Louis Aragon, qu’elle admire pour son Paysan de Paris. L’entremetteur est Roland Tual, un ami surréaliste. Elsa s’est faite accompagner par Vladimir Pozner. La vie commune d’Elsa et d’Aragon commence le soir même à l’hôtel Istria. Leurs pérégrinations et leurs adresses seront dès lors inséparables.

Aragon ne cesse pas pour autant ses autres aventures et l’horizon d’Elsa ne s’éclaire pas du jour au lendemain. Le doute permanent et le manque d’estime de soi l’assailliront toujours, comme au temps où elle jalousait sa sœur Lili Brik, plus belle, plus blonde et plus aimée par Maïakovski.
Les revenus littéraires d’Aragon ne suffisent pas à alimenter la marmite. Elsa fabrique des colliers que Louis vend aux grands couturiers. En 1932-33, Elsa en fait un livre : Colliers, qui est sa dernière œuvre en russe. Sa publication en URSS apparaît impossible sans de larges amputations. Elsa écrira donc son prochain livre en français, ce qui aura pour autre avantage qu’Aragon pourra le lire !

Les voyages en URSS (sur lesquels ils mettent la pédale douce entre 1936 et 1945) sont pour Elsa l’occasion de retrouver son pays, sa langue et sa famille, quitte à ce qu’Aragon s’éloigne des surréalistes et prenne de plus en plus de poids au sein du parti communiste français auquel il a adhéré en 1927 et auquel elle n’adhèrera jamais. Elsa se doute bien qu’il existe quelques dysfonctionnements dans le régime soviétique, mais elle garde ses doutes pour elle, surtout après 1945, alors qu’elle veut un rôle de premier plan pour Aragon et elle. A la fin des années cinquante, elle prévoit la chute inéluctable du communisme. Aragon, quant à lui, se croit plus malin que le diable, que Staline et que la postérité.
Elsa traduit en russe des romans d’Aragon (qu’elle épouse en février 1939) : Les Cloches de Bâle (1934), Les Beaux quartiers (1936).

C’est donc la guerre qui met le feu à sa plume. L’après-guerre est pour elle remplie de combats parallèles à ceux d’Aragon. Louis devient un personnage officiel du parti communiste. Elsa agit au sein du Comité National des Ecrivains, pour la création des bibliothèques de la "Bataille du livre". Elle continue d’écrire et d’entretenir une correspondance que seule la mort interrompt avec Lili, à qui elle confie tout ce qu’elle ne peut confier à Aragon.
Ses romans, comme ceux de Joseph Kessel (son presque contemporain, révélé plus tôt au public dans les années vingt), d’Aragon et d’autres écrivains de leur époque, mériteraient d’être lus davantage. Le plus difficile est sans doute de faire le tri dans leurs abondantes productions.

Petite bibliographie
Elsa Triolet. Huguette Bouchardeau, Paris, Flammarion, 2001.



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